L’ombre présente



Ce projet a été réalisé lors d’une résidence de création pendant l’année universitaire 2017-2018 suite à l’invitation de l’Université de Nantes,
dans le cadre du Cinquantenaire de la faculté de Droit et sciences politiques. Chaque image a été imaginée puis composée à 4 mains
en s’inspirant librement d’affaires qui ont été jugées. Celles-ci, mentionnées en italique, ainsi que leurs conclusions sont vraies.
L’écrivain Thomas Giraud s’est ensuite approprié cette matière afin d’en proposer une relecture personnelle.


photographies
Gaëtan Chevrier + Jérôme Blin


textes
Thomas Giraud  écrivain / docteur en droit public et magistrat administratif




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Le bruit des autres




Affaire n°2000_153644. Bail d’habitation, Article 7 de la loi du 6 juillet 1989, manquement du locataire à ses obligations, abus de jouissance, nuisances, jouissance bruyante, gênante et préjudiciable aux autres occupants de l’immeuble, faute grave, résiliation du bail. Rejet de la requête.


C’est l’autoroute qu’il entend au loin. Bien sûr, si on ne fait pas attention on ne l’entend pas. Ce n’est rien de plus qu’un bourdonnement léger, un peu ce que ferait un frigidaire ou une VMC. Mais lui, il n’entend plus que ça, ce bruit continu, lancinant. Il pense parfois que ça pourrait finir par le rendre fou. Même quand il a l’impression de ne plus l’entendre, car il n’y pense plus, il y a quelque chose en lui qui se réveille et qui l’incite à vérifier que le bruit est toujours présent. Et bien sûr, il l’est. On ne déplace pas une autoroute et son trafic du jour au lendemain. Ce qui est étonnant, c’est que les premières années, il ne faisait pas plus attention que ça à ce ronronnement permanent. L’obsession a mis quelques années à en devenir une. D’ailleurs au début, avec Sylvie, ils prenaient parfois le café sur la terrasse, une dernière cigarette. Maintenant, aller sur la terrasse lui semble aussi étrange que ces jeunes dont il a vu des images à la télévision qui lors de fêtes sauvages collent leurs oreilles contre les enceintes énormes qui déversent de la musique électronique et répétitive. Il faudrait déménager. Ou alors que la Ville, le Département, l’État, décident d’organiser le contournement de la ville, de rejeter au loin l’autoroute. Autant dire que ce n’est pas gagné. Ce fut plus simple de se débarrasser des cris de la voisine du dessus



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Un des nuisibles





« Affaire n°1500506. Requête présentée par un salarié protégé contre la décision de l’inspecteur du travail de le licencier à la suite de l’utilisation d’un cloueur pneumatique en direction d’un oiseau,
dans l’enceinte d’un atelier. Rejet de la requête.


Dans le cadre du Grand bond en avant et à l’occasion d’une opération intitulée campagne contre les quatre nuisibles, le président Mao Zedong ordonna, afin qu’ils cessent de picorer les graines semées dans les champs, que les moineaux et la plupart des oiseaux soient décimés.  Un des moyens mis en œuvre fut de les empêcher de se poser et que les oiseaux meurent de faim et d’épuisement. Pour ce faire, les habitants se réunissaient avec des casseroles, des pots, des tambours et tapaient dessus. Les nids étaient systématiquement détruits et on entrainait les enfants à viser les oiseaux avec des pierres. On dit que la plupart des oiseaux ont disparu.
En revanche la population de criquets s’est multipliée par dix.


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Harlem shake




Affaire n°1305462. Même si le règlement intérieur d’un établissement scolaire ne le prévoit pas, il est interdit de se filmer au sein de celui-ci, faisant un Harlem shake, et de diffuser le film sur internet.
Ainsi la sanction infligée aux élèves ayant pratiqué une telle danse, dans de telles circonstances, ne méconnaît pas le principe de légalité des peines n’a pas été méconnu. Rejet de la requête.


Ils s’étaient dits, nous danserons. Ils s’étaient dits, nous nous filmerons et nous mettrons la vidéo sur Youtube. Ils s’étaient dits aussi, vous imaginez demain, quand tout le monde aura vu le film. Un avait ajouté, peut-être 1000 ou 2000 vues, tu sais c’est possible… Ils frissonnaient un peu de cette gloire par anticipation, se répartissaient les tâches et les fonctions en se donnant des airs sérieux : la place de chacun, l’immobilité et l’air naturel qu’il faudra adopter avant le déclenchement de la danse folle, le point de départ de la chorégraphie avec Jacques et son casque et Élisée qui filmera avec son téléphone. Aucun d’eux n’avait imaginé une seule seconde que filmer ce qu’ils faisaient, là, à ce moment là, que voir tout ça sur internet, posait vraiment un problème.



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La petite croix





Affaire n°14MA02982. Constitue une faute de nature à engager la responsabilité du centre hospitalier le fait d’avoir opéré la jambe droite, valide, plutôt que la gauche pour laquelle la requérante était prise en charge. Condamnation du centre hospitalier à indemniser l’ensemble des préjudices subis par la patiente en lien avec cette erreur médicale.


Le jour où j’ai passé mon permis de conduire, afin de ne pas me tromper car sinon je me trompe tout le temps, j’ai noté une petite croix près de l’ongle de l’index de la main droite. La petite croix était pratiquement invisible mais moi je savais que je pouvais ainsi vérifier où était le côté droit et, par construction, le côté gauche. Pendant la demi-heure de conduite avec l’examinateur je n’ai finalement jamais eu à vérifier l’emplacement de la croix. Avoir l’avoir dessinée celle-ci avait laissé une empreinte imaginaire dans ma mémoire et j’avais l’impression de sentir la petite croix près de l’ongle sans même avoir besoin de la regarder. Aujourd’hui encore, si je dois indiquer la droite, je suis capable de me souvenir de la petite croix sur le doigt et d’indiquer ensuite le bon côté.



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Le bureau 204




Affaire n°70-40149. L’employeur ne peut sans abus rompre le contrat de travail d’une salariée au seul motif que celle-ci lui a annoncé qu’elle allait prochainement se marier.
Annulation de la rupture du contrat de travail et condamnation de l’employeur.  


Les futurs époux doivent se munir d’une fiche d’état civil de moins de trois mois, d’un justificatif de domicile et se rendre du lundi au vendredi entre 8h et 12h et 13h30 et 17h, au bureau 204. Les derniers usagers seront reçus à 16h45. La date du mariage est fixée lorsque le dossier est complet (art. 75 du Code Civil). Le jour de la célébration est choisi par les futur(e)s époux(ses) mais l’heure est déterminée par le service de l’État-Civil. La municipalité attache une attention toute particulière à la solennité de la célébration, qui n’exclut nullement un aspect convivial, que chaque élu, représentant le Maire, s’emploie à personnaliser. Pour toute demande particulière, merci de la rédiger sur le papier qui vous sera proposé par les agents du bureau 204.




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Julien




Affaire n°96-45673. Il n’y a pas modification du contrat de travail et le salarié ne peut donc pas refuser que l’employeur (entreprise de maraîcher) lui demande de participer au conditionnement des bananes, alors qu’il avait été engagé pour la cueillette des citrons. Rejet du recours.


J’ai un ami, Julien, qui déteste les bananes. Il n’en mange pas et ne pourrait pas en manger, même en cas d’extrême nécessité. Ce qui est assez impressionnant c’est aussi qu’il ne supporte pas non plus que l’on parle de bananes, que l’on évoque celles-ci. Sans même entrer dans les détails de la texture un peufarineuse, de ce goût assez puissant. Un mot sur une banane, un oubli, une parole dite par mégarde sur un gâteau à la banane, la pochette du disque du Velvet underground et il s’énerve, me demande si je l’ai fait exprès, si je continue de le faire exprès si j’ai l’air surpris. Il peut partir de la pièce. Je sais que Julien ne lira jamais ce texte.




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Angine




Affaire n°86-43272. Le droit de retrait du salarié en cas de danger grave et imminent n’est pas possible en invoquant des courants d’air dans le bureau. Rejet du pourvoi.


Ce que je sais des courants d’air ? Pas grand-chose à vrai dire. Si. Je sais qu’ils font claquer les portes et refroidir les pâtes. C’est ça claquer les portes et refroidir les pâtes, répète-il en souriant, assez content de sa trouvaille. Et refroidir le riz aussi, enfin tout ce qui est chaud. Et on me disait aussi, petit, de ne pas faire de grimaces dans un courant d’air au risque que mon visage conserve cette grimace pour le reste de ma vie. Et pour la gorge aussi, les courants d’air sont embêtants.



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Ni-ni





Affaire n°16NC02559. Rejet des conclusions dirigées contre la décision de refus de titre de séjour. Pas d’atteinte à la vie privée et familiale. En revanche annulation de l’obligation de quitter le territoire français. Le requérant ne peut ni séjourner régulièrement sur le territoire français ni être éloigné


• Ni-ni. C’est le mot que l’on utilise pour parler de ces hommes et de ces femmes, étrangers, qui ne peuvent ni bénéficier d’un titre de séjour, compte tenu des critères retenus par l’État français pour délivrer ceux-ci, ni être éloignés compte tenu des règles nationales et internationales que l’État français respecte. C’est ce que l’avocate lui a dit. « Ni-ni ». Ça sonnait comme un prénom d’enfant Ni-ni s’est-il dit.
Un peu ridicule aussi.
• Mais concrètement, ça veut dire que je peux rester ?
• Oui
• Travailler.
• Non.
• Mais ça veut dire que je dois partir ?
• Non plus.
• Et votre droit si compliqué ne prévoit pas ce genre de situation ?
• En un sens si, il prévoit qu’il n’a pas prévu. C’est une sorte de vide organisé.
• Ça ne va pas être pratique à expliquer à mon employeur et à la police lorsque je serai contrôlé.



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L’occupation du monde




Dessiner des cartes, c’est ordonner le monde. Les regarder, s’y abîmer totalement dans les rêveries, c’est une autre manière d’ordonner celui-ci, c’est l’occuper. On y projette des froids inquiétants sur des fonds blancs à perte de vue à Churchill dans le Manitoba, ou des chaleurs moites sous des mers turquoises dans l’archipel des Tuvalus. Il y a un peu de l’enfance dans l’amour des cartes, l’écho de trésors cachés sur des îles inconnues ou de ces leçons au cours desquelles on apprenait à dessiner les contours de la France. Les cartes sont le dernier refuge de cette géographie poétique loin des statistiques
qui ont envahi la discipline et qui lui donnent l’air d’être simplement une illustration des sciences économiques ou de la géopolitique. Alors que les cartes que j’aime évoquent l’incertain, elles pourraient être regardées tous les jours pendant des années sans perdre de leur intérêt, celles qu’on nous montre aujourd’hui doivent nous faire voir, nous dit-on, la réalité, comprendre le monde et sans enjeux.
Dès le lendemain, elles sont périmées.








L’ombre présente



Il y a l’instant, celui qu’il faudrait pouvoir saisir immédiatement pour en parler convenablement, dans l’instant serait-on tenté de dire, et il y a l’après, ce moment où l’on ne fait plus que convoquer l’instant : on le raconte, on le décrit, on dit ce que l’on a vu et les conséquences qu’il faudrait en tirer. Ce moment qui suit l’instant, c’est son ombre c’est un mince filet au départ, quelques secondes, des pensées à peine formulées et puis, avec le temps l’ombre s’étire tout en s’épaississant ; là s’y fabrique notamment des détails, des discours, des perceptions, des visions sur le monde. L’ombre est ainsi le moment de la représentation. Au sens littéral, d’abord, de ce qui est présenté une nouvelle fois en tentant de dire ce qui s’est passé, et en disant ce qui a été. Au sens large, cette représentation c’est ensuite la manière dont l’ombre synthétiserait le moment précédent, dont elle réussirait à saisir l’essentiel de l’instant dans sa complexité pour le dire avec beaucoup moins : en quelques mots, en une image. Décalée ou pensant être fidèle, peu importe, l’ombre, fige avec des mots ou avec des images mais est aussi figée, pour quelques temps par les mots ou par l’image. Cette ombre n’est en tout plus que la reproduction déjà modifiée du moment initial. Elle n’est plus ce qui dans l’instant nous a serré intérieurement, nous a bouleversé, nous a fait déborder ou nous a seulement laissé indifférent. Elle bouleverse ou laisse indifférent pour d’autres raisons. Mais une chose est sûre, l’ombre ne nous montre pas ce qui fut.
La photographie et le droit pourraient donner l’illusion qu’ils échappent à ce décalage entre l’instant et l’ombre avec lesquels ils ont à faire. Bien entendu il n’en est rien. Parce que la réalité, insaisissable, n’existe pas autrement que comme une construction rhétorique a posteriori. Parce que le juge comme le photographe que ce soit avec un jugement ou une image, délivrent quelque chose dans ce moment d’ombre, dans ce temps différé, après avoir opéré des choix. Qu’il doive appliquer un texte et donc l’interpréter, car chaque texte doit-être interprété, chaque énoncé trouver sa signification, ou qu’il doive nommer les faits de l’instant « cette violence qui écarte ce qui est nommé pour l’avoir sous la forme commode d’un nom », ce que les juristes appellent qualifier, c’est à dire choisir de faire entrer ou non un fait dans une catégorie juridique, le juge détermine, disqualifie, propose sa vision de l’instant. Le photographe ne fait guère différemment. Il représente l’instant en cadrant, en délimitant. Une fois la photographie prise on ne voit seulement ce qu’il y à voir, on voit le voir, celui du photographe. On ne voit non pas la réalité mais les choix opérés. L’instant et l’ombre d’après ne marquent pas la fin de la représentation, celle-ci se poursuivant avec ceux qui lisent les jugements et ceux qui voient les photographies. L’ombre présente ainsi ce qu’il à venir.
Thomas Giraud





/ EXPOSITION pérenne au sein de la faculté de Droit et sciences politiques à Nantes

  15 tirages encadrés ( 50x95 cm / 50x75 cm) disposés sur l’ensemble des 3 étages de la faculté. 

















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