La Janais



Ce travail a été réalisé en duo lors d’une résidence de création à Chartres de Bretagne, entre juin 2018 et mars 2019,
suite à une invitation de la galerie le Carré d’Art. Chaque image a été réalisé à 4 mains.

La Janais parle du temps, révolu pour certains, prégnant pour d’autres et à considérer pour les générations futures.
Les portraits en sont les témoins contemporains. Et la nature, reprenant ses droits sur les anciens parking de stockage
de PSA (Peugeot Société Anonyme) ou dans les corps de ferme à l’abandon, se font lécho de l’empreinte du temps
.”


photographies
Gaëtan Chevrier + Jérôme Blin


texte
Séverine Misset  maîtresse de conférence en sociologie au Centre Nantais de Sociologie












De quoi La Janais est-elle le nom ?



Le 10 septembre 1960, la commune de Chartres-de-Bretagne, située à 5 kilomètres au sud de Rennes, est en émoi. Le Général de Gaulle, alors Président de la République, se rend en visite officielle sur les chantiers de l’usine Citroën, en cours de construction depuis l’année précédente sur un site dénommé « La Janais », qui signifie le « champ d’ajoncs » en gallo. C’est dire le symbole que représente cette implantation, affichée comme le fleuron de la politique de décentralisation industrielle des années 60. Il ne s’agit pourtant pas de la première usine de Citroën sur place, puisqu’une usine de fabrication de pièces en caoutchouc s’est installée plusieurs années avant à Rennes. Mais cette fois, il ne s’agit plus de produire des pièces détachées ; La Janais est une usine dite « terminale », conçue pour livrer 2000 véhicules par jour. Tout un symbole.

L’implantation de La Janais s’inscrit dans un contexte historique général, tout en présentant certaines particularités remarquables. Si les années 60 sont une période vue a posteriori comme économiquement florissante (les « Trente Glorieuses »), certaines industries anciennes ont déjà amorcé un déclin rapide : les mines, le textile, puis la sidérurgie et  les chantiers navals périclitent. La France industrielle, surtout concentrée au nord et à l’est d’un axe Le Havre-Marseille, doit se recomposer. Les pouvoirs publics cherchent alors à favoriser l’installation de nouvelles industries dans les régions touchées, via des mécanismes incitatifs : l’automobile, mais aussi l’électronique sont perçues comme des secteurs porteurs d’avenir pour ces zones. En 1969, Citroën implante ainsi une usine de boîte de vitesse à Metz, tandis que Renault et Peugeot s’associent pour ouvrir une usine de moteurs dans le Pas-de-Calais. Dans l’ouest de la France, les choses sont un peu différentes car l’industrie y est moins développée. Les nouvelles implantations visent davantage à industrialiser le territoire qu’à compenser l’effondrement de grands bastions miniers ou sidérurgiques. Bull s’installe en 1962 à Angers, la même année que le Joint Français à Saint Brieuc, la CPIO - une filiale de Renault - s’implante en périphérie de Nantes en 1967 suivie par LMT (future Alcatel) en 1972. Des implantations toujours accompagnées d’avantages financiers mais pas toujours désirées par les milieux patronaux craignant de voir s’accroître une concurrence tirant les salaires vers le haut et rognant sur le volant de main d’œuvre disponible.

Par ailleurs, une vaste politique de décentralisation, conçue pour lutter contre le « désert français » se met en place. Les « métropoles d’équilibre » se mettent en place pour contrebalancer le poids trop important de la région parisienne, en particulier dans le domaine des services publics et administratifs. Après avoir été classée comme « zone critique » pour bénéficier d’aides financières à l’installation d’industries, Rennes se voit ainsi attribuer un statut de « métropole assimilée » en 1973. Le maire de Rennes, Henri Fréville, mène d’ailleurs, avec d’autres élus bretons et le comité d’études et de liaison des intérêts bretons, soucieux d’industrialiser la région, une campagne active en faveur de l’arrivée d’une usine Citroën à La Janais.

La direction de Citroën, très courtisée, hésite entre plusieurs sites mais tranche finalement en faveur de Chartres-de-Bretagne, un site qui présente plusieurs avantages. Cette usine représente un poids lourd dans un territoire où l’industrie se fait très rare. Les salaires proposés peuvent tenir compte de cette sous-industrialisation, tandis que les actions en faveur de l’augmentation de la taille des exploitations agricoles libèrent des champs une main d’œuvre rurale, que les dirigeants espèrent docile, consciencieuse, dure à la tâche.

A partir de 1961, plus qu’ailleurs, l’usine de La Janais marque de son empreinte le territoire de cette petite commune, dont elle occupe jusqu’au quart de la surface. Dans les années qui suivent son inauguration, 70% des quelques 3000 ouvriers qu’elle compte sont « ouvriers-paysans », c’est-à-dire maintiennent une activité agricole sur une petite surface en parallèle de leur travail à l’usine. Celle-ci grossit rapidement, offrant des débouchés à une main d’œuvre qui ne peut se maintenir dans l’agriculture, mais en 1967, une étude signale encore  25% d’ouvriers-paysans, et 60% qui ont une activité alternante en aidant leur famille agricultrice. En 1970, c’est encore un ouvrier sur cinq qui aurait une petite exploitation agricole en sus de son travail à l’usine. Car, contrairement aux choix faits sur d’autres sites (on pense à Aulnay-sous-Bois, ou auparavant à Sochaux pour l’industrie automobile), la direction de l’entreprise n’a pas cherché à localiser sur place sa main d’œuvre en construisant de nombreuses habitations à loyer modéré dans la ville. Au recensement de 1975, 9600 personnes sont occupées à l’usine de La Janais, ce qui représente 94% des emplois de la commune de Chartres-de-Bretagne. La quasi-totalité des salariés n’habite pas la commune, et l’usine se singularise par une aire de recrutement particulièrement vaste, couvrant quatre départements, et plus de 400 communes, avec des distances pouvant atteindre 60 km entre le domicile et l’usine. Autrement dit, la commune de Chartres-de-Bretagne s’est industrialisée, sans s’ouvriériser.

Au plus fort de son histoire, l’usine occupe jusqu’à 14 000 salariés, le directeur de l’époque se vantant de faire vivre, directement ou indirectement, quelques 100 000 personnes des revenus tirés du travail à l’usine. Véritable totem industriel pour la région Bretagne, l’usine l’est aussi pour les syndicats : longtemps la direction de La Janais se caractérisera par un système féroce de répression syndicale comprenant notamment des manœuvres d’intimidation et des truquages d’élections professionnelles.

Après la fusion Peugeot/Citroën, l’usine se spécialise dans les voitures haut-de-gamme, faisant la fierté de salariés donnés en exemple au sein du groupe PSA pour la qualité du travail fourni. Las, ceci ne les protégera pas du déclin amorcé au tournant des années 2000. Aujourd’hui, selon les mots d’un salarié, l’usine « s’étouffe » doucement. Vente de terrains et cessation des lignes de cars qui irriguaient le territoire breton pour desservir l’usine sont venues matérialiser cette réalité. Mais surtout, l’effondrement des effectifs parle de lui-même : 10 000 salariés en 1999, 8600 en 2008, 4600 en 2015, et seulement 3300 aujourd’hui, dont il faudrait encore retrancher plus de 1000 congés seniors (pré-retraite avec un salaire amputé de 25%).

Le destin de La Janais peut alors apparaître comme symptomatique de l’évolution contemporaine de l’industrie automobile amorcée par la fermeture de l’usine Renault de Billancourt en 1992 et par celle de Vilvorde en Belgique en 1997 (fermeture de l’usine PSA de Ryton en Angleterre en 2006, puis de celle d’Aulnay-sous-Bois en 2012, annonce de la fermeture des usines Ford, notamment celle de Blanquefort en Gironde en 2019), mais aussi de ces usines implantées en périphérie des grandes villes dans les années 70, afin de redynamiser le tissu industriel.


Séverine MISSET,
maîtresse de conférences en sociologie au
Centre Nantais de Sociologie (Université de Nantes, CNRS)





La Janais
/ le livre


400 exemplaires. Couverture et dos sérigraphiés à la main par les auteurs. 
96 pages / 24x17 cm / Sur La Crête Edition © 2019.
Disponible en envoyant votre demande par mail à editionsurlacrete@gmail.com.








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